Le long combat des victimes de la maladie de Minamata, symbole des dérives du développement économique du Japon de l'après-guerre, touche à sa fin. 2 123 victimes de ce mal provoqué par la pollution au mercure de la baie de Minamata, ont passé, lundi 29 mars, un accord avec le gouvernement et le géant de la chimie Chisso, responsable de la contamination. La transaction prévoit le versement à chaque victime d'une indemnité de 2,1 millions de yens (16 700 euros) assortie d'une allocation mensuelle d'environ 17 000 yens (135 euros).
Cet accord complète une loi, adoptée en juillet 2009, qui prévoit l'octroi de montants équivalents à tous les malades non officiellement reconnus, qui seraient près de 40 000. Compte tenu de la souffrance endurée par les victimes, cela représente un règlement a minima. De fait, il a fallu cinquante-quatre années pour obtenir ces compensations. La maladie a été officiellement identifiée le 1er mai 1956. Ce jour-là, des médecins ayant examiné des petites filles souffrant de convulsions et de difficultés motrices informent le bureau de santé publique de l'apparition d'une "épidémie de maladie inconnue du système nerveux central".
En 1959, l'origine du mal est enfin identifié : il s'agit du mercure déversé en quantité dans les eaux de la baie de Minamata par l'usine Chisso, qui produit de l'acétaldéhyde depuis 1932. Ce mercure se retrouve dans les poissons et crustacés, aliments de base de la population locale.
Il faut encore dix ans pour que s'ouvre le procès, qui durera de 1969 à 1973. Entre-temps, Chisso fait tout pour décourager les victimes, allant jusqu'à recourir aux services de la pègre pour les menacer ou financer des études l'exonérant de ses responsabilités. En 1973, Chisso est reconnu coupable de négligence, un jugement qui ouvre la voie à l'indemnisation des victimes. Mais entre la mauvaise volonté du chimiste et celle du gouvernement japonais, qui fixe des critères extrêmement stricts pour pouvoir toucher des indemnités, les procès se multiplient et le temps passe.
A ces difficultés, s'ajoute pour les malades un certain ostracisme social : comme les victimes des bombardements atomiques d'Hiroshima et Nagasaki, ils se voient rejetés par leur communauté. L'accord du 29 mars, comme le jugement de la Cour suprême rendu en 2004, qui reconnaît la responsabilité de l'Etat dans la tragédie, leur ont rendu un peu de leur dignité. Aujourd'hui encore, le nombre exact de victimes de cette tragédie reste inconnu, de même que les conséquences à plus long terme de la maladie.
Il reste que la lutte engagée a fait prendre conscience aux Japonais des dangers d'une industrialisation incontrôlée. Elle a incité plusieurs militants de cette cause à s'engager dans d'autres luttes, contre l'énergie nucléaire ou pour la reconnaissance des conséquences de l'utilisation de l'amiante.
La catastrophe environnementale de Minamata est emblématique : c'est la première d'une lignée témoignant de l'irresponsabilité de certains industriels, comme celle survenue à Bhopal, en Inde, où l'explosion d'une usine de pesticides avait fait plusieurs milliers de morts, en 1984. Le plus souvent, l'origine de ces drames se trouve dans une quête effrénée du profit. Le dirigeant de l'usine Chisso de Minamata, Eiichi Nishida, l'avait reconnu lors du procès. C'était il y a quarante ans.
D’après Le Monde.