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Histoire géo à Jules Haag

 
 

La diversité linguistique de l'Inde recule

 
01/03/2010
 

Boa senior se plaignait de ne plus pouvoir échanger dans sa langue maternelle. Cette vieille femme aux cheveux blancs et crépus ne pouvait plus que se raconter à elle-même les histoires et les chansons de son enfance. Habitante de l'archipel des Andaman et des Nicobar, elle était la dernière au monde à parler la langue bo depuis la disparition de sa mère, il y a trente ans. Le 4 février, elle s'est éteinte à l'âge de 85 ans, emportant avec elle l'une des plus vieilles langues du sous-continent indien. Les mots donnent à voir le monde, dit-on. Ceux de Boa senior décrivaient des dizaines de variétés de bambous, des centaines d'espèces d'oiseaux. "C'est un savoir immense sur la nature et la biodiversité que l'on perd", regrette Anvita Abbi, linguiste à l'université Jawaharlal-Nehru de New Delhi.
Dans un pays qui abrite l'une des grandes diversités linguistiques au monde, 196 langues seraient menacées de disparition, d'après un rapport de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) publié en février 2009. Sur les 1 635 langues maternelles répertoriées en Inde, 37 sont parlées par moins de 1 000 personnes. Le multilinguisme fait pourtant partie de l'identité nationale indienne. On utilise l'hindi de Bollywood pour chanter l'amour, la langue régionale pour faire son marché en ville, et sa langue maternelle pour discuter en famille. Même le Mahatma Gandhi avait dû abandonner le gujarati, sa langue maternelle, pour un hindi hésitant et trébuchant, mais qui avait le mérite de rassembler les foules. Outre l'hindi et l'anglais, l'enseignement se pratique majoritairement dans l'une des 22 langues reconnues par la Constitution. Et les peuples qui enregistrent un fort taux d'alphabétisation voient souvent leur langue menacée de disparition. L'arrivée de la télévision dans les foyers les plus reculés éloigne les communautés de leurs langues maternelles. Pour combattre ce phénomène, la société Microsoft, en partenariat avec le Massachusetts Institute of Technology (MIT), a lancé un service d'informations permettant à des "journalistes citoyens" d'enregistrer dans leur langue des bulletins d'informations, que d'autres membres de leur communauté peuvent ensuite écouter par téléphone. Face à l'hégémonie croissante de l'anglais et de l'hindi, l'Etat indien se trouve confronté à un dilemme : "Il est attaché à la diversité linguistique, et craint dans le même temps de susciter des revendications identitaires qui mettraient à mal la stabilité politique dans les régions", observe Anvita Abbi". Selon les experts, c'est la dilution sociale d'une communauté, davantage que le rétrécissement de sa population, qui menace sa langue. Depuis la construction de routes entre leurs villages, les habitants du nord-est de l'Inde ont délaissé leurs dialectes au profit des "langues de contact" leur permettant de communiquer. Mais le développement de nouvelles langues ne compense pas la disparition des plus anciennes. David Harrison, professeur à l'université américaine de Swarthmore (Pennsylvanie), écrivait, dans une tribune publiée début février sur le site Internet de la BBC, que rester indifférent à la disparition d'un dialecte, "c'est comme prétendre que la pyramide de Kheops ne se distingue de la cathédrale Notre-Dame que par des techniques de taille de pierre différentes". "Or toutes les cultures gravent leur génie dans des monuments verbaux", ajoutait-il. Selon l'Unesco, la diversité linguistique indienne est la plus menacée au monde.
D’après Le Monde.
 

 
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Publié dans : Archives 2008-2010
 
 
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