Blog participatif du magazine littéraire pas comme les autres, Interlignes
Jan Karski de Yannick Haenel par Philippe Troyon
09/11/2009
« La Nuit américaine »
Lire ne m’est pas facile. Lire des mots, des phrases, une histoire, pages après pages, est une épreuve, un défi à ma mémoire immédiate, un corps à corps. Je ne suis pas comme on dit : un grand lecteur. Mon imaginaire va plus vite que l’accumulation de signes qui font pourtant sens mais qui bien des fois, finissent par échapper à je ne sais quoi de ma conscience.
Mais voilà que l’écriture de Yannick Haenel a « accroché » mon regard. Elle m’a aidé à vaincre cette épreuve à travers une autre épreuve (sans commune mesure) d’un homme – Jan Karski – dans laquelle je me suis identifiée et engouffrée comme dans une fissure. Je me suis enfoncé dans le noir d’une nuit sans fin, une nuit blanche sans sommeil, dans un tunnel, sans doute le genre de tunnel qui a permis à ce véritable héros de la résistance polonaise de découvrir l’horreur du ghetto de Varsovie et autres horreurs concentrationnaires. Il n’est pas facile de [re]faire du documentaire sur un documentaire déjà si absolu, si ténu, si dense qu’est « Shoah » de Claude Lanzmann. Pourtant c’est bien de là que démarre le récit de Jan Karski. Un plan séquence insoutenable de cet homme qui n’arrive pas à parler face à la caméra, qui bredouille, qui tressaute alors qu’il a tant à dire… trop à dire ? A revenir sur son passé parce qu’il est si présent et inachevé, lui est impossible. Yannick Haenel part d’un constat : cet homme qui n’arrive pas à parler, qui sort du champ de la caméra à cause d’une souffrance intérieure insupportable, doit encore parler. Un homme qui porte en lui un message en boucle qu’il n’arrive pas à développer comme un micro film argentique, doit encore témoigner.
Quel est donc ce message ? [En 1942] Dire aux alliés, aux plus grands de ce monde, que la population juive est en train d’être exterminée. Dire que la Pologne n’est plus une patrie mais un corps jeté en pâture aux nazis et aux soviétiques. Et qu’il faut faire quelque chose ! Les plus hauts responsables n’ont montré que de l’indifférence au plus grand génocide de ce siècle. Personne n’a bougé le petit doigt, malgré la détermination, les preuves, les souffrances et les tortures endurées par ce héros pour arriver jusqu’à eux.
L’auteur cherche par les moyens d’une écriture documentaire à nous faire vivre une obsession culpabilisante. C’est un montage cinématographique, une mise en scène littéraire sur la répétition de réels oubliés. Partir de ce bout de film, (le film de Claude Lanzmann dure neuf heures) comme un petit ossement trouvé dans la terre par un archéologue… et faire parler encore cette terre mémorielle. On dirait que l’auteur aide Jan Karski à réssuciter de plusieurs morts si violentes, si fulgurantes. De messager, il est devenu témoin. Etre messager était son devoir de vérité, devenir témoin est devenu son devoir de mémoire.
Yannick Haenel ne refait pas pour autant l’Histoire, mais donne un nouvel éclairage à cette part d’ombre de notre (in)conscience collective. Il y ajoute dans la troisième partie de son récit, une forme de renaissance, d’humanité. Jan Karski semble s’apaiser, trouver du repos. Il s’allonge dans sa baignoire pour passer ses nuits, rencontre dans son pays d’accueil, l’Amérique, la femme de sa vie, une danseuse contemporaine, Pola, qui a perdu les siens dans les camps. Il rencontre le « cavalier polonais » (tableau de Rembrandt) dans un musée de New York . Ce cavalier qui lui sourit. Jan Karski , « catholique juif », est devenu un « juste ». Sa vie n’est pas un roman ; c’est le récit d’une vraie vie qu’elle soit documentaire ou fictionnelle.
J’ai passé ma première nuit blanche avec ce livre magnifique… et je crois comprendre ce que lire veut dire : trouver la lumière pour « être » à nouveau. Voir dans la pénombre comme dans une nuit américaine, la nuit bleue. J’ai bien reçu le message.
Philippe Troyon
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