Voici un penseur qui a "révolutionné" l''approche de la construction du modèle d''analyse et qui nous donne à comprendre la richesse de l''interdisciplinarité dans les sciences humaines...
PARIS - Anthropologue le plus marquant de son temps, Claude Lévi-Strauss, qui fête vendredi ses cent ans, a révolutionné l''étude des phénomènes sociaux et culturels, notamment des mythes.
Pour l''anniversaire de ce pionnier du structuralisme français, qui a cherché à cerner dans les sociétés traditionnelles des principes universels gouvernant la pensée humaine, le Musée du quai Branly lui consacre à Paris une journée au très riche programme.
Expositions d''objets collectés par l''ethnologue, visites guidées et thématiques, présentation de photos prises par lui et de films sur sa vie et son oeuvre, lectures de grands textes par une centaine de personnalités émailleront cet hommage collectif.
L''anthropologue, qui ne donne plus d''interviews, a développé une vision sombre de l''évolution de l''humanité.
"Du fait de sa densité actuelle, l''espèce humaine vit sous une sorte de régime d''empoisonnement interne", soulignait-il dans un entretien accordé en 2005 à la télévision française, où il évoquait les "ravages" subis par la planète et "la disparition effrayante des espèces vivantes".
Philosophe de formation, le théoricien de l''anthropologie structurale s''est penché sur les coutumes et les représentations symboliques tribales en montrant que le comportement humain se fonde sur des systèmes logiques variant d''une société à l''autre mais relevant de structures communes.
Lévi-Strauss a fait appel à des disciplines comme la linguistique, la logique mathématique ou la recherche physique afin de révéler ces systèmes fondamentaux, en tenant pour acquis que la communication fonde toute société.
Ses théories, qui ont fourni de nouveaux outils pour étudier des faits familiers, ont rencontré un écho dans les mondes de l''art, de la littérature, de la politique et de la philosophie, bien que Lévi- Strauss soit d''une lecture ardue.
"TRISTES TROPIQUES"
Malgré cette complexité, Lévi-Strauss parvient à toucher un public bien au-delà du monde universitaire avec son oeuvre maîtresse de 1955, "Tristes Tropiques", qui raconte la découverte de sa vocation au Brésil et sera reçue à la fois comme un classique de l''ethnographie et une oeuvre littéraire.
Etude minutieuse des comportements sociaux des Indiens du Brésil, cet ouvrage diffère de ses autres écrits par son contenu autobiographique, ses notations d''écrivain sur les paysages, l''habitat, les peintures corporelles ou les rites funéraires.
Si la première phrase du livre - "Je hais les voyages et les explorateurs" - était peu faite pour rassurer ses pairs spécialistes, les milieux littéraires en ont fait leur miel.
En 1973, Lévi-Strauss sera le premier anthropologue à entrer à l''Académie française.
MISSIONS AU BRÉSIL, EXIL À NEW YORK
Né le 28 novembre 1908 à Bruxelles de parents français, Lévi-Strauss étudiera le droit, puis la philosophie et les lettres à la Sorbonne. Après avoir enseigné en France, il est nommé professeur de sociologie en 1935 à Sao Paulo (Brésil).
De là, il dirige plusieurs expéditions ethnologiques au Mato Grosso et en Amazonie (1935-39), recueillant une documentation qui alimentera ses premiers ouvrages dix ans plus tard.
Rentré en France, Lévi-Strauss est envoyé sur la Ligne Maginot en 1939-40, puis démobilisé quand la France est envahie par les nazis, et gagnera les Etats-Unis en 1941 pour fuir les persécutions qui le menacent en tant que juif.
A New York, il fait la rencontre décisive du linguiste Roman Jakobson et fréquente les anthropologues de l''école américaine.
Chercheur minutieux, il estime avoir lu tous les travaux d''ethnologie disponibles à la Bibliothèque publique de New York.
Après la guerre, il est conseiller culturel aux Etats-Unis avant de regagner Paris, où il devient en 1959 professeur au Collège de France, dont il occupera jusqu''en 1982 la chaire d''anthropologie sociale.
Des publications régulières en font l''une des figures de la pensée moderne et lui vaudront une pléthore de distinctions.
Son premier livre, "La Vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara" (1948), illustre ses expériences de "terrain" auprès de tribus indiennes du Brésil. Dans "Les Structures élémentaires de la parenté" (1949), il avance que les systèmes matrimoniaux peuvent être analysés comme des langages et que les différences culturelles recouvrent une "unité psychique de l''humanité".
Dans son "Anthropologie structurale" (1958), il applique l''analyse structurale aux organisations sociales, aux rituels, aux oeuvres d''art et aux mythes. "Le Totémisme aujourd''hui" (1962) fait apparaître les croyances et les rituels totémiques comme des systèmes de signes qui renvoient notamment aux contraintes et aux interdits sociaux.
"La Pensée sauvage" (1962) traite des formes de pensée des sociétés traditionnelles en les montrant sous l''emprise de logiques rigoureuses. La décennie suivante, ses "Mythologiques" développent une méthode d''interprétation des mythes et de leurs transformations qui met en lumière l''articulation entre nature et culture.
Calme et ascétique, l''homme qui a introduit le structuralisme en ethnologie n''a guère semblé perturbé par sa renommée mondiale. Ayant pris sa retraite en 1982, il a continué à voyager et à écrire, cultivant ses penchants pour la musique, la peinture et, plus généralement, ce qu''on apprend d''autrui, comme dans "Regarder, écouter, voir".
Edité par Yves Clarisse in L''express (http://www.lexpress.fr/actualites/2/claude-levi-strauss-le-centenaire-de-l-ethnologie_82348.html, page consultée le 29 novembre 2008)